Le Reporter - Casablanca,Morocco,
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Entretien avec Karim Ghallab, ministre de l’Equipement et du Transport.
Karim Ghallab, jeune ministre de l’Istiqlal qui renouvelle l’élite de ce parti, compte parmi le noyau de ministres dont le gouvernement Jettou a fait son fer de lance. Avec un département comme le sien - Equipement et Transport - il est de tous les défis. Nous l’avons interrogé sur les derniers dossiers importants dont il a eu à traiter. A lire absolument...
Sécurité routière : les mesures qui seront prises pour limiter les accidents
Les chiffres des accidents de la route, au Maroc, sont catastrophiques. Que faut-il faire ?
ILS sont catastrophiques, mais en baisse.
N’y a-t-il pas eu une aggravation, cette année, par rapport à l’an dernier ?
Si, mais globalement, la tendance est à la baisse. Je m’explique. En prenant pour référence le nombre de tués, il y avait une stagnation des chiffres en 2004, une baisse de 7,11% au cours de l’année 2005, une baisse de 4,5%, les 6 premiers mois de cette année (2006), puis une hausse depuis l’été. La tendance 2004-2005-2006 est favorable si on la compare aux chiffres de la sécurité routière depuis 1996 et jusqu’en 2003 qui étaient d’une augmentation de 3 à 5% par an.
Combien de morts, actuellement ?
Environ 3650 tués par an. En 2004, ils étaient 3890...
C’est la moyenne des 10 tués par jour... En hausse depuis l’été ?
Il y a en effet une hausse depuis l’été, parce qu’on a observé un relâchement dans la pression que nous mettons dans le contrôle et la sensibilisation et ce relâchement s’est traduit par des retours de mauvais comportements chez les usagers qui ont conduit à beaucoup d’accidents.
Qui sont les plus incriminés, les poids lourds ou les simples voitures ?
Les deux. Les accidents des poids lourds sont effectivement importants, choquent énormément l’opinion publique et ont un impact médiatique très fort. On a donc l’impression qu’ils sont les premiers mis en cause. Ce n’est pas la réalité. Les accidents mettant en cause des véhicules légers, les deux roues ou les piétons sont moins médiatisés mais tout aussi nombreux.
Ces accidents, ce n’est pas à cause des routes qui ont été améliorées, ni à cause du parc automobile qui a été rénové. C’est juste un problème de sensibilisation ?
De contrôle et de sensibilisation ! Les accidents de la route, c’est comme une cocotte minute que l’Etat essaye de refermer. La pression est due à de mauvais comportements, à un déficit en matière de respect du code de la route. Pour arriver à d’autres comportements, à une aptitude à conduire de manière responsable, il faut qu’on pousse de plus en plus fort. On arrive à une première baisse de -7%, c’est bien. On pousse encore plus pour arriver à -4%. Mais dès qu’on se relâche en se disant « ça va mieux », hop, ça repart... Les premiers corps concernés par cette pression sont la police, la gendarmerie, les services du ministère de l’équipement et du transport, les contrôles routiers, le ministère de la justice... Et les organes de sensibilisation.
Y a-t-il une collaboration entre tous ?
Oui, depuis 2004, dans le cadre du PSIU (programme stratégique intégré d’urgence) qui suit une stratégie sur 10 ans. Ce gouvernement est le premier qui a apporté une réponse réelle aux problèmes de la sécurité routière. Nous avons une stratégie sur 10 ans qui a été approuvée et un plan d’action sur 3 ans, également approuvé.
Approuvés par qui ?
Par le comité interministériel de sécurité routière. C’est un organe exécutif qui n’existait pas. Il n’y avait pas un organe qui pouvait définir, mettre en place et gérer la politique de sécurité routière (SR). Le comité interministériel de sécurité routière a été créé pour ça. Il ne faut pas le confondre avec le CNPAC. Ce sont deux organes différents.
Le comité interministériel a été créé quand ?
Il a été créé dans le cadre d’un décret approuvé en conseil des ministres en 2003 et il est exécutoire depuis 2004. Ce comité est présidé par le Premier ministre. Il en émane un comité permanent que je préside en tant que ministre des transports et il est prolongé par les wilayas. A l’instant, un wali me disait au téléphone qu’il était en train de dynamiser le comité régional de sécurité routière, qu’il avait constitué les commissions mixtes avec la police et qu’ils étaient en train de contrôler les gares routières pour veiller à ce que la saison de l’Aïd se passe bien. C’est très important parce que la SR, ce n’est pas seulement le ministère du transport, c’est la police, la gendarmerie, la protection civile, la justice, la santé et d’autres... Tous travaillent ensemble...
La stratégie de 10 ans et le plan de 3 ans vont de quelle année à quelle année, respectivement ?
Le plan de 10 ans va de 2003 à 2013 et le plan de 3 ans de 2003 à 2006. Donc, on est en train de terminer celui de 3 ans et on commence le suivant.
De 3 ans aussi ?
Oui. C’est une stratégie de 10 ans qu’on implémente par plans de 3 ans pour avoir des objectifs précis.
Quels sont ces objectifs ?
Les objectifs du PSIU ? Il fallait d’abord régler le problème de la coordination. C’est le 1er axe. Avant, tout le monde travaillait, mais séparément. Maintenant, le comité inter-ministériel est opérationnel au niveau central, au niveau ministériel et au niveau du terrain, avec les walis. Ensuite il y a des plans d’action : un plan national et des plans régionaux. Si on est à Laayoune, on trouve le plan régional de SR dont le secrétariat est assuré par le directeur régional de l’équipement. L’autorité qui le préside est le wali. Le 2ème axe consiste à revoir tout ce qui est législatif et réglementaire.
Cela a été fait ?
Oui. Il y a le nouveau code de la route qui sera bientôt en discussion au Parlement. Mais pour ne pas attendre le code, un décret a été pris instituant un certain nombre de dispositifs de SR. Il a mis en place l’obligation du port de la ceinture de sécurité, l’interdiction pour les enfants de s’asseoir sur le siège avant, un certain nombre d’équipements dans les autocars, les pneus Tubless, les limiteurs de vitesse... Ceci pour le volet législatif... On reviendra sur les innovations du code de la route. Ensuite, il y a le volet contrôle. C’est le 3ème axe. Le contrôle, c’est une coordination, plusieurs équipes, du nouveau matériel, l’appel aux nouvelles technologies, pour faire les choses de la manière la plus transparente. Avant, la police travaillait dans son coin, la gendarmerie dans le sien et nous dans le notre. Le ministère des transports avait supprimé les brigades de contrôle routier. Nous avons réactivé ces brigades - c’est la police spécialisée dans les poids lourds - parce que nous sommes conscients de l’importance des poids lourds. Pour recréer cette police, nous avons recruté des jeunes Bac+2, formés à l’OFPPT. Coiffés par la direction régionale de l’équipement, ils opèrent des contrôles sur les routes et dans les gares routières. Pour la 1ère fois, il y a des contrôles coordonnés. Une cellule se réunit périodiquement au niveau du ministère et va commencer à produire, chaque semaine, des rapports sur les contrôles exécutés, surtout sur les poids lourds.
Côté technologie, nous avons acheté des radars et les avons mis à disposition des organes de controle. Plus de 450 radars ces 3 dernières années. Jamais le Maroc n’en avait eu autant. Nous installons aussi 150 radars fixes pour contrôler la vitesse de manière automatique (avec photos, contrôle de nuit). A cela, il faut ajouter le contrôle du tonnage des camions. Nous prévoyons l’installation de 6 plateformes automatiques de mesure de tonnage. Avec ces plateformes, les camions sont sur la route et, automatiquement, comme un flash, ils passent sur une balance. S’ils sont détectés en surcharge, un voyant s’allume un peu plus loin et une brigade les intercepte, les fait stationner dans une station prévue à cet effet et les pèse avec des équipements verrouillés sur le plan du système d’information (pour la transparence et la lutte contre la corruption). Une de ces plateformes est opérationnelle depuis 1 an et demi à Tit Mellil sur la route nationale N°9 et deux autres sont en cours de travaux. Avec ça, nous pouvons, sur ces points stratégiques, contrôler quelque 80% du flux des poids lourds. Le 4ème axe, c’est la formation qui compte plusieurs volets. Le 1er est relié à la réforme du permis de conduire. L’examen est automatique pour ce qui est du code et nous sommes en train de préparer une réforme de la conduite que nous devons activer.
Elle entrera quand en vigueur ?
En 2007. Ensuite, il y a un programme de formation de chauffeurs d’autocars ? Nous visons à peu près 1000 chauffeurs pour ce programme de recyclage. Nous sommes en train de négocier avec les compagnies de transport pour financer une grosse partie de cette formation, mais il faut qu’elles adhèrent à ce programme en contribuant aussi. Les autres axes sont les secours qui se font avec la protection civile, la santé, etc. C’est un des points sur lesquels on n’a pas beaucoup avancé et dont on reportera les actions sur le prochain plan. Mais, en général, quand il y a des accidents très graves, la gendarmerie royale intervient avec des hélicoptères.
Toujours ?
Oui. L’opinion publique a l’impression que les hélicoptères ne se déplacent que lorsqu’il y a des étrangers dans les accidents. C’est tout à fait faux. A chaque fois que l’hélicoptère est nécessaire, la gendarmerie est saisie et intervient. Le dernier accident qui a eu lieu à Berrechid, par exemple, n’a pas nécessité d’hélicoptères parce que les hôpitaux sont juste à côté. Mais quand l’accident a lieu à Ouarzazate ou Inezgane, il faut les hélicoptères. Dernier axe, celui lié à la sensibilisation. Il faut beaucoup de sensibilisation. Le CNPAC s’en occupe. Il fait des campagnes à la télévision, à la radio... Tous ces efforts ont été encore renforcés par une circulaire de novembre 2006 relative au contrôle des autocars, des gares routières...
D’où le contrôle impromptu des brigades mixtes dans les gares routières ?
Ce sont des brigades mixtes police-équipement qui contrôlent les gares, au départ et bloquent les autocars, le cas échéant...
Tout ceci est nouveau. Avant, quel que soit le nombre de morts, si le chauffeur décède, on considère qu’il est responsable et il n’y a même pas d’enquête. Maintenant, il y a des enquêtes et si l’état du véhicule est en cause, on va rechercher la responsabilité du centre de visite technique. Il y a 15 jours, on a fait fermer 4 centres de visites techniques parce qu’il étaient impliqués dans des accidents. On a supprimé leur licence aux examinateurs et on les a traduits en justice. Certains sont allés en prison à la suite d’accidents. Tous ces contrôles et la journée nationale de SR que nous avons instituée le 18 février dernier, c’est pour qu’il y ait une obligation de rendre des comptes et de ne pas se relâcher. Le risque, c’est le relâchement. En été, il y a eu relâchement. Il y a donc eu remontée des accidents. Depuis l’été et dans le cadre de la dernière circulaire, tous les pouvoirs publics se sont remis au travail avec beaucoup plus de dynamisme.
Que dit exactement la circulaire ?
Elle prévoit des brigades mixtes de contrôle au niveau des gares routières qui peuvent empêcher les autocars de partir s’ils ne sont pas en état de le faire, comme elle oblige les autocars, pour les lignes qui dépassent 500 km, à avoir 2 chauffeurs qui se relaient. Elle incite au port du casque en moto, vu que 52% de morts se comptent parmi les piétons et les 2 roues. Elle réglemente aussi un peu mieux le retrait de permis...
Un permis à points est prévu ?
Pas dans le cadre de cette circulaire. C’est le nouveau code de la route qui institue le permis à points. Il sera donc opérationnel dès la mise en œuvre du code. Il aura 24 points. A chaque contravention, un certain nombre de points sera retiré, suivant un barème, si le contrevenant perd ses 24 points, il devra repasser son permis.
Vous disiez que le code de la route était au Parlement ?
Il a été approuvé en conseil de gouvernement, en conseil des ministres. Le Parlement va maintenant l’examiner. Ce sera fait avant la fin de la législature.
Vous étiez cette semaine en France et avez rencontré votre homologue Dominique Perben. Vous avez comparé les chiffres ? Parlé de mesures conjointes ? Quelles sont les principales décisions prises ?
Deux décisions principales. Mais il faut rappeler que nous avons une coopération ancienne qui date d’un protocole d’accord signé en 2004. Cette semaine, nous avons focalisé l’attention sur 2007. Nous avons signé une convention pour un programme de coopération qui porte sur deux points. Le 1er concerne la formation de chauffeurs. Nos homologues français nous aideront à former nos formateurs dans leurs instituts, formateurs qui reviendront former nos chauffeurs ici. Le 2ème point, c’est l’examen pratique du permis de conduire. On essaiera de s’appuyer sur leurs compétences techniques pour activer la réforme du permis. Par exemple, l’examen pratique se passera avec 1 seul volant. Ce qui permettra de lutter contre la corruption. Il aura lieu en ville, alors que, jusque là, il se faisait uniquement dans les stations. Ces deux points peuvent ne pas paraître énormes, mais les réaliser en une année, c’est important...
Avez-vous un programme contre la corruption ?
Nous agissons là où nous pouvons agir, mais chaque corps doit se préoccuper sérieusement de cette question : la gendarmerie, la police, nous-mêmes. Dès qu’il y a le moindre indice de malversation, nous agissons immédiatement. Au centre immatriculateur de Rabat, il y avait des doutes sur certains de nos agents, j’ai transmis le dossier au tribunal. Il y a eu enquête. Ils sont en prison. Pour les centres de visite technique, nous supprimons les licences, nous fermons les centres et nous envoyons les dossiers à la Justice pour les sanctions pénales. Nous agissons aussi sur les nouvelles technologies. Avec les radars fixes, les balances automatiques, la transaction frauduleuse sera impossible. Enfin, il y a tout le programme du gouvernement de lutte contre la corruption et de sensibilisation à cette question...
Vos conclusions sur la SR ?
Le Maroc a un programme d’action en matière de sécurité routière. C’est un chantier extrêmement complexe et difficile qui n’est pas un problème administratif seulement, mais un problème de société, de mentalité et de comportement, dans lequel le gouvernement a le devoir de jouer le rôle de promoteur. Mais on doit maintenir une pression durable. Ce qui résoudra l’insécurité routière, c’est notre capacité à assurer la durabilité de nos actions et à ne pas lever le pied dès que les choses commencent à aller bien.
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